Dévoyer la notion de travail jusqu'à l'absurde, annuler la valeur de l'argent comme témoin d'un échange pour rendre abstrait le profit, préférer la jouissance au risque de la rencontre, identifier la personne à ce qu'elle possède plutôt qu'à ce qu'elle devient : voilà autant d'armes couramment utilisées au nom de l'éducation.
Dans une société occidentale où les représentations symboliques sont cruellement absentes, l'injonction majeure semble être de "réussir", d'exceller, d'être à la fois hors- la- loi et intouchable, de savoir se servir dans la profusion qui nous entoure, bref de ne pas souffrir, et cela au détriment de l'humanité.
Après un siècle traversé de guerres, d'abus et de folies plus clairement visibles qu'en aucun autre, nous sommes confrontés à la question de ce qui s'est révélé là, et à l'angoisse de constater que les manquements éthiques de nos ascendants se poursuivent autour de nous. Comment participons- nous à la contagion de l'abus sous toutes ses formes, pourquoi n'avons - nous pas encore appris à ne plus être victimes, complices, ou bourreaux ?
La responsabilité des pères vue dans sa dimension globale et éducative est au coeur de ces questions, et ce qui, dans le vécu des pères, n'a pas pu être nommé, élaboré et transmis va se rejouer dans la vie et la difficulté de penser des fils. Hommes et femmes nous sommes tous les fils de notre histoire, si, au- delà du genre, nous reconnaissons notre participation au réel via ces grands pans de l'activité humaine : le travail, l'argent, la sexualité, l'identité sociale et groupale. Tout ce qui se joue dans l'espace extérieur, social, est lié à l'héritage inconscient de notre filiation paternelle. L'ignorer, c'est rester esclave d'un système qui prétend nous agir passivement sous prétexte qu'il nous a "fabriqués".
La tentation symbolisée par la perversion de la relation père -fils, c'est de confondre un géniteur avec un père, et pour l'enfant d'en devenir le double, d'après son modèle, au lieu de faire usage de la liberté de penser et d'advenir par lui-même.